Les troubles du comportement alimentaire


Anorexie mentale

Boulimie



Manger signifie davantage qu'absorber des aliments dans le sens d'une relation matérielle avec le monde essentielle à la vie. Boire et manger, la sagesse populaire le sait, c'est unir l'âme et le corps.


Absorber de la nourriture est un processus physique et matériel soutenu par différents aspects de la vie des organes : citons par exemple le travail volontaire ou inconscient qu'accomplissent les muscles, les sécrétions glandulaires, les activités métaboliques de déconstruction et de reconstruction, la fluidité de certains mouvements internes très différenciés et bien sûr l'excrétion des matières inutilisables par le corps.


Au-delà de ces aspects, le fait de manger est inséparable de l'ambiance psychique et de l'humeur de celui qui mange. La faim, un besoin naturel et instinctif d'absorber de la nourriture que partagent l'être humain et l'animal, s'affine et se hausse, sous l'effet des ambiances psychiques et des besoins relationnels et culturels, au niveau de l'appétit. L'appétit, cette envie ou cette joie de manger, est très largement influencé par l'ambiance psychique et la qualité des relations humaines au moment du repas. Une ambiance sympathique, agréable, joyeuse, soutenue par l'amitié et les échanges, stimule l'appétit. Nous préférons un repas pris en bonne compagnie à un repas solitaire. C'est pourquoi nous recherchons, pour bien profiter de nos repas, un environnement et une atmosphère agréables.


Boire et manger sollicite d'autres sens que le goût ; lorsque nous mangeons, de nombreux sens s'activent à absorber l'atmosphère qui règne autour de la table. Une mauvaise ambiance, de l'énervement ou une humeur dépressive peuvent nous couper l'appétit. Le plaisir que nous prenons à manger dépend effectivement autant de la qualité des relations qu'entretiennent l'âme et le corps à travers les besoins et les atmosphères que de l'harmonie entre l'âme et le monde dans les relations psychosociales, les rapports humains, l'ambiance que dégage telle ou telle situation ou les conditions culturelles et sociales de notre vie.


Ces conditions culturelles et sociales témoignent tout particulièrement de certaines spécificités que partagent les hommes au-delà de leurs différences culturelles ou philosophiques (coutumes, prières de table, rituels divers) et qui font du repas, à la différence de l'alimentation animale en tant que satisfaction d'un instinct, une activité humaine primordiale, exigeante, riche de signification.


En ce sens, manger est bien plus qu'une prise de nourriture destinée au seul corps physique. Le repas, et particulièrement celui qu'on partage, l'annonce du repas et l'invitation à manger ensemble constituent un mode de communication majeur entre les hommes. Partager son repas avec une autre personne est signe d'amitié, témoignage d'un lien particulier. L'invitation à un repas exprime parfois beaucoup de choses. Le repas offre de nombreuses occasions de travailler aux relations humaines. Choisir de ne pas inviter un membre de la famille ou telle connaissance à un repas de fête (noce, anniversaire, jubilé ou autre) représente un affront. On peut y voir la signature d'une relation négative. En revanche, une invitation à un agréable tête-à-tête autour d'un repas aux chandelles exprime une proximité, une grande intimité.


Il arrive à des personnes isolées et désocialisées de se couper des autres en cumulant perte d'appétit et dépression alors que d'autres tentent de se sortir de leur solitude et du vide relationnel qu'elles ressentent en mangeant davantage, en particulier des mets sucrés. Manger a donc parfois, comme le fait de boire, un aspect de substitution.


Ces attitudes nous mettent d'ores et déjà sur la piste des premiers troubles névrotiques liés aux comportements alimentaires : le manque d'appétit et la boulimie. La biographie et le développement de l'être humain en témoignent : du premier au dernier jour, l'alimentation joue un rôle essentiel dans le maintien du corps et de la vie, la qualité du rapport au monde, l'expression des sentiments et les relations sociales. Les comportements alimentaires et la nature de la nourriture absorbée évoluent naturellement tout au long de la vie; cependant, les qualités psychosomatiques essentielles de l'alimentation demeurent inchangées.


Fait intéressant que nous venons de voir, l'alimentation est donc liée aux sept sphères d'existence de l'homme: au corps et à la vie, à l'ambiance qui règne dans son âme, aux arrière-plans spirituels, religieux et culturels, à ses capacités d'expression et de communications personnelles ainsi qu'à la continuité et aux métamorphoses dont témoigne le cours de sa vie; elle en dépend (il s'agit là d'un rapport de réciprocité) tout autant qu'elle peut créer dans le tissu social et donner du sens. Il ne semblera donc pas aberrant d'accorder à l'alimentation une signification particulière en rapport avec le karma et la réincarnation.


La façon dont un être humain, au cours de son existence, peut, par le boire et le manger, tisser des liens entre l'âme et le corps, et s'unir à ses semblables et au monde ou au contraire rompre ces liens peut être la conséquence d'une évolution karmique passée ou le point de départ d'une situation de destin à venir.


Face aux arrière-plans humains si larges que présente l'alimentation, on ne s'étonnera guère des troubles psychiques liés au comportement alimentaire. Nous traiterons dans les chapitres suivants des troubles les plus graves: l'anorexie et la boulimie.


La maigreur du corps et de l'âme — l'anorexie mentale


Le mot anorexie signifie absence d'appétit. L'anorexie mentale est donc une pathologie psychique liée à un trouble de l'appétit. On la rencontre la plupart du temps sous la forme de l'anorexie pubertaire (ou anorexie mentale de la jeune fille) une pathologie qui a pris de l'ampleur au cours des dernières décennies.


Entre-temps est apparue une autre forme d'anorexie: l'anorexie de la sénescence qui se manifeste dans les dernières années de la vie, d'où son nom. En règle générale, on l'observe surtout chez des patientes atteintes de démence sénile. Dans cette mesure, elle ne constitue pas véritablement une maladie en soi : il convient de la mettre en rapport avec la pathologie dont elle procède: la démence sénile, souvent liée à la dépression de fin de vie.


Il ne fait par contre aucun doute que l'anorexie pubertaire constitue bien une maladie particulière. Son diagnostic exige de n'observer chez la patiente aucune autre pathologie physique ou psychique pour laquelle l'anorexie, c'est-à-dire le manque d'appétit lié à une perte de poids, pourrait être un symptôme. Outre de rares lésions organiques survenues dans l'enfance, on peut penser, dans ce cadre précis, à des maladies psychodépressives et à des psychoses hallucinatoires de type paranoïaque.


Quoi qu'il en soit, tous les adolescents présentant à l'époque de la puberté ou au cours des années suivantes, c'est-à-dire entre la quatorzième et la vingtième année, une perte de poids lente mais constante devraient être présentés à un médecin et mieux encore, en cas de doute, à un psychiatre ou pédopsychiatre. Le diagnostic et la prise en charge précoce de l'anorexie constituent toujours un plus important pour l'évolution de cette maladie.


Les principaux symptômes de l'anorexie pubertaire


1. La maladie se déclare autour de la puberté ou peu après.


2. Les filles sont les plus touchées, dans une proportion de 95%.


3. On constate une réduction de la nourriture ingérée ou un refus de s'alimenter qui se traduit par un manque d'appétit et que les patientes décrivent comme tel.


4. On observe également, après les repas et souvent en cachette, des vomissements qui peuvent être spontanés mais qui, dans la plupart des cas, sont provoqués.


5. Avant ou pendant la perte de poids, les patientes présentent la plupart du temps une aménorrhée secondaire (absence de règles).


6. Elles souffrent de constipation et abusent souvent de laxatifs.


7. Les jeunes filles ont un constant besoin de mouvement qui s'exprime par une agitation intérieure permanente.


8. Leur vie psychique perd de son relief.


9. Au cours du temps se dessine une ambivalence par rapport à l'alimentation : les patientes mènent une lutte intérieure, se demandent si elles doivent s'alimenter ou non et traversent de temps à autre, en cachette, des phases de gourmandise ou des accès de boulimie.


10. Un tiers environ des patientes souffrant d'anorexie pubertaire a tendance à voler (au sens de la cleptomanie): il s'agit la plupart du temps de nourritures qu'elles recèlent dans leurs armoires ou autres lieux incongrus et qu'en règle générale elles ne consomment jamais.


11. Ces patientes n'ont pas la moindre conscience de leur maladie; elles prétendent au contraire continuellement qu'elles se sentent d'autant mieux qu'elles sont plus minces et plus légères.


12. Cette sous-alimentation peut avoir de graves conséquences et aller jusqu'au décès des malades lorsque la pathologie se prolonge sur plusieurs années (environ 10% des cas).


Les débuts de la maladie


À l'image de la plupart des autres maladies, l'anorexie se déclare avant que les premiers symptômes soient visibles, donc, dans ce cas, avant l'amaigrissement. Certains phénomènes caractéristiques précèdent la maladie mais tous n'en constituent pas la preuve irréfutable. On observe par exemple, en étudiant leur enfance, que la plupart des jeunes filles devenues plus tard anorexiques ont vécu, au cours de leur troisième année, une phase d'opposition insuffisante, peu marquée. Ce qui se développe à cette époque en terme de conscience naissante de soi, de confrontation entre soi et le monde est alors vécu dans leur cas de façon très atténuée, comme s'il s'agissait des prémices de leur futur renoncement à la nourriture. En fait, pour cette raison, les parents ont souvent le sentiment que leur enfant est particulièrement gentil et facile, et peu de parents ou d'éducateurs s'en formalisent.

On constate également, autour de la neuvième et de la dixième année, lors d'une période de l'évolution enfantine apparentée à la première phase d'opposition, de nouvelles entraves et de nouveaux signes de faiblesse dans le développement du sentiment du moi et dans l'expérience d'une première différenciation consciente entre soi et le monde. Les règles apparaissent de façon précoce, parfois plus d'un an avant le moment attendu. Les processus pubertaires sont ralentis.


On note fréquemment, dans les familles des jeunes filles anorexiques, un ensemble de difficultés qui, à vrai dire, ne relèvent pas d'une typologie particulière. On constate par exemple que l'un des parents, souvent la mère, exerce sur la jeune fille un rapport de domination; il s'agit fréquemment d'une sollicitude exagérée, d'un lien mère / fille abusif, et il n'est pas rare d'en trouver l'origine dans la mauvaise conscience qui se développe du fait que peut-être les deux parents travaillent et ont donc peu de temps à consacrer à leur fille. On observe également des situations dans lesquelles, du fait justement que les deux parents sont engagés dans leur vie professionnelle, le rôle éducatif échoit à l'une des grands-mères.


Une trop grande sollicitude, des substituts matériels à la chaleur qui manque au foyer, l'attention soutenue et les récompenses accordées au comportement studieux et aux bonnes notes de la fille compensent tour à tour les carences dans la continuité de l'éducation parentale.


Et de fait, les jeunes filles évoluent exactement dans cette direction : on est frappé par la qualité des efforts, par le zèle, la fierté, la conscience et d'une certaine façon le perfectionnisme qu'elles déploient pour répondre au plus près aux attentes de la famille et de l'école. La majorité des parents, grands-parents et professeurs jugent cela de façon positive, si bien que personne ne songe à mal ni ne soupçonne le moindre problème. Souvent, ces jeunes filles ont un niveau intellectuel qui dépasse largement la moyenne, mais elles manifestent peu d'intérêt pour les arts et les lettres. Elles sont nombreuses, par contre, à ressentir très tôt un besoin d'activités sportives.


Les filles qui sombrent peu à peu dans l'anorexie éprouvent des difficultés avec les jeunes de leur âge ; les vraies amitiés, les relations de franche camaraderie et les témoignages de reconnaissance mutuelle sont plutôt rares. Avant la maladie ou au cours de celle-ci, il leur est difficile de formuler et d'affirmer un point de vue personnel en rapport avec leur âge. On observe ici et là des idéaux proches de l'ascétisme. Dans la période qui précède l'apparition de l'anorexie proprement dite, on note fréquemment, mais ce n'est pas toujours le cas, un isolement social de plus en plus manifeste vis-à-vis des jeunes du même âge que compensent en partie l'attachement croissant aux parents et l'accommodation grandissante à leurs attentes. Il arrive alors aux jeunes filles de se livrer à des activités de cuisine et de pâtisserie, de s'occuper de l'alimentation des différents membres de la famille, jeunes et moins jeunes, une façon habile de dissimuler longtemps leur abstinence et leur refus de toute nourriture. Tout cela donne l'image d'une fille gentille, à l'aise, normale, dont les parents ont d'excellentes raisons de se louer.


Les jeunes anorexiques ne voient la plupart du temps aucun intérêt à se lier à des garçons du même âge ou plus âgés qu'elles. Mais il leur arrive souvent de s'engager dans des structures sociales ou paroissiales auprès d'enfants plus jeunes : elles aiment particulièrement donner de leur temps dans les groupes de jeux, les réunions d'enfants, les activités de centres aérés ou de colonies de vacances.


En règle générale, la découverte de leur comportement alimentaire déréglé va de pair avec des remarques concernant leur poids ou leur apparence. Ce sont des remarques innocentes que les parents, la famille, les copines ou les camarades de classe expriment sans y penser, sans la moindre malice et que la plupart des filles acceptent sans aucune difficulté. Dans cette mesure, il ne faut voir dans ces remarques et dans les comportements qui semblent en découler (maintien du régime, conscience de l'apport calorique des aliments et mise en avant de l'argument minceur) qu'un des agents parmi d'autres de la maladie: ils ne sauraient la provoquer.


En fait, la maladie ne conduit pas, comme on le pensait d'abord, à des filles minces, satisfaites d'elles-mêmes et en accord avec leur silhouette. Bien au contraire, on voit s'accentuer le désir de ne plus manger et d'être mince, maigre plutôt, jusqu'aux limites extrêmes de ce que leur corps peut supporter: il s'agit de refuser toute nourriture et de perdre du poids, quoi qu'il en coûte.


L’image d'un corps qui n'a plus que la peau et les os que finissent par donner ces adolescentes et ces jeunes femmes émaciées dément tous les canons de la beauté idéale, de la minceur et de la mode. Les patientes n'ont plus conscience de leur maigreur et de l'aspect desséché de leur corps et de leur âme: elles observent dans le miroir un corps de trente-cinq à quarante kilos et ne se trouvent pas assez minces. L'idée de la pesanteur leur fait peur: elles rêvent de «voler», minces et légères.


Pendant la maladie, et très souvent en cours de traitement, les patientes prennent conscience de leur attitude ambivalente face à l'alimentation. Elles ne considèrent pas la nourriture comme une chose accessoire et sans importance: l'alimentation, bien au contraire, constitue leur principale occupation, c'est souvent même leur unique centre d'intérêt, le seul thème de conversation qu'elles veulent et peuvent aborder. L'alimentation occupe toutes leurs pensées, leur tête est «pleine de nourriture» mais il n'est pas question d'en absorber la moindre bouchée. Les processus métaboliques et le fait finalement de se lier à la matière terrestre leur pèsent et les salissent. De ce fait, les vomissements forcés et les vidanges d'intestins au prix d'un usage abusif de laxatifs prennent l'aspect d'un « rite de purification» qui les soulage et les allège. Leur besoin de mouvements, course, jogging, saut en hauteur, en longueur, danse, etc. exprime leur soif de légèreté en même temps qu'il satisfait leur besoin intellectuel de brûler des calories à travers l'activité physique tout en leur permettant de maigrir davantage.


Mais ce besoin de mouvement ne résulte guère de réflexions rationnelles, il est plutôt un symptôme caractéristique du processus pathologique : l'absence de lien entre l'âme et le corps.


Rappelons les particularités du développement au cours du troisième septénaire, de la puberté à la phase suivante : par la respiration, la circulation sanguine, la musculature, les membres, le métabolisme et les organes sexuels, le corps psychique ou corps de sensibilité (corps astral) prend peu à peu possession de l'ensemble du corps physique et s'y réalise à travers son travail de construction et de déconstruction. Cette intervention du corps de sensibilité et son lien avec le corps physique ont différents marqueurs : citons, par exemple, le développement du système respiratoire autour de la dixième année, la deuxième métamorphose de la silhouette avec la croissance des extrémités du corps et l'augmentation du volume musculaire, l'épanouissement des organes du métabolisme et bien sûr, au moment de la puberté, l'entrée en fonction des organes sexuels. La croissance du corps est terminée vers la dix-huitième année, à la fin de cette longue période.


L'anorexie provoque de graves troubles dans l'évolution du corps de sensibilité qui, dès lors, ne parvient pas à se lier au corps physique ou cherche plutôt à se libérer du lien qu'il a déjà commencé à nouer avec lui. À travers ces mouvements désordonnés, crispés et douloureux, le corps de sensibilité tente de briser son lien au corps physique.


Les symptômes physiques et psychiques de l'anorexie traduisent ce processus. Le corps de sensibilité « erre » à travers le corps physique. Il « vagabonde » à l'intérieur du corps et y provoque de fréquents maux de ventre et d'estomac ou se tourne vers l'extérieur à travers les vomissements; son retrait des organes sexuels se traduit au plan physique par l'aménorrhée secondaire et au plan psychosocial par le manque d'intérêt pour l'autre sexe. Ce vagabondage du corps de sensibilité entraîne les autres symptômes déjà décrits : refus de toute nourriture alors que les pensées s'y consacrent exclusivement, banalisation des sentiments et perte d'intérêt pour l'avenir et les projets de vie, cleptomanie, chapardage sans rime ni raison de denrées alimentaires ou d'autres objets sans le moindre intérêt, désir de légèreté physique dans une atmosphère psychique souvent pesante et, pour finir, ambivalence des sentiments des patientes qui n'arrivent pas à choisir entre leur désir de ne pas manger et de maigrir et leur souhait de se réalimenter et de retrouver la santé.


Les malades ont souvent l'impression d'entendre en elles deux voix : la première leur recommande de ne pas manger — manger serait inutile, les salirait et les alourdirait — l'autre les incite à se comporter de façon raisonnable, à s'alimenter « normalement », comme leurs semblables. Les patientes souffrent des longs et douloureux combats que ces deux voix se livrent dans leur fors intérieur. La voix du refus est longtemps la plus forte. Tout se passe comme si, peu à peu, la voix du refus de toute alimentation exprimait le refus de se confronter avec la terre: refus de la maturité terrestre, rejet de la maturité sexuelle, annulation de la pesanteur terrestre et déni de sa propre mission sur la terre.


On conçoit aisément que, dans sa forme la plus sévère, en présence de sentiments psychodépressifs, l'anorexie entraîne, suite à ses expériences psychiques, un rejet de la terre et du corps et un désir de mort.


Déroulement de la maladie et traitement


Nous avons déjà dit que les signes avant-coureurs de l'anorexie, aussi caractéristiques soient-ils, sont longtemps vécus dans leur «banale singularité», dans la conformité qu'ils traduisent, de façon plutôt positive, sans déclencher de soupçons particuliers quant à l'apparition de la maladie. Dès que des signes d'amaigrissement accompagnent un comportement alimentaire inhabituel, parents et éducateurs devraient quitter leur insouciance et rechercher d'urgence un spécialiste de cette pathologie. Un diagnostic et un traitement précoces augmentent en effet considérablement les chances de guérison.


Le traitement de l'anorexie pubertaire exige dans la majorité des cas une prise en charge psychothérapeutique en milieu fermé. Il arrive encore trop souvent que des retards dans les processus de prise en charge entraînent des risques graves demandant un traitement interne d'urgence, avec alimentation parentérale, sondes et perfusions.


Parents et éducateurs: quelle prévention?


Soulignons avant tout l'importance d'une attitude tolérante vis-à-vis des comportements alimentaires des enfants et ce quelle que soit la période d'éducation envisagée. Trop souvent en effet, chose compréhensible et pourtant fausse, les parents accordent une grande importance à ce que leurs enfants adoptent un comportement alimentaire « normal ». Or le problème des anorexiques ne réside pas dans un trouble du comportement vis-à-vis de l'alimentation : celui-ci n'est qu'un symptôme particulièrement frappant d'un trouble du développement profondément ancré dans l'âme. Il convient donc de ne jamais se déterminer en fonction des seuls symptômes mais de faire en sorte que dans ce domaine l'atmosphère familiale soit empreinte de tolérance et de compréhension.


Les parents devraient veiller à susciter, à entretenir et à développer dès que possible l'intérêt et l'enthousiasme de leurs enfants. Cela peut se pratiquer à l'école mais également à l'extérieur de l'école à travers expériences artistiques et culturelles, rencontres humaines et contacts avec différentes activités de la vie. La prise en compte des différents chemins de développement tels que les présentent les contes, les mythes, les récits, les romans d'apprentissage et surtout les biographies constitue une aide précieuse.


Parents et éducateurs ont la possibilité d'exercer dans ce domaine une action judicieuse tout en posant des actes pédagogiques préventifs.


Il importe surtout de ne pas toujours placer le thème de l'alimentation au centre des conversations familiales, et surtout au moment des repas. S'il ne convient pas de mettre l'accent sur les résultats, la conformité à la norme et le succès, il ne faut pas non plus agir avec trop de sollicitude ou une sévérité exagérée, surtout si chacun des deux parents représente une de ces tendances. Sachons plutôt pratiquer une forme d'éducation qui suscite l'indépendance et encourage le développement des enfants en incluant le courage que représente le risque de la liberté.


Les adolescents doivent grandir dans une atmosphère chaleureuse et attentive qui les laisse libres; il ne faut ni les emprisonner ni les laisser livrés à eux-mêmes. Ils doivent trouver l'occasion de pouvoir s'identifier à des modèles et être libres de poursuivre l'idéal qui leur convient.


Un adolescent ne doit pas simplement fonctionner, il doit se développer! Et cela nécessite toujours de permettre à la nouveauté de naître, à l'inattendu de surgir, à l'apparemment inconvenant de se manifester. La patience, la compréhension, le courage d'autoriser les adolescents à faire l'expérience de l'autodétermination sans toujours mettre en avant le savoir que nous confèrent nos expériences d'adulte est une aide précieuse pour les jeunes anorexiques, autant avant que pendant la phase de prise en charge thérapeutique.


Le traitement en milieu hospitalier exige certainement un surcroît de rigueur et de clarté, mais toujours dans la compréhension, l'empathie et surtout l'ouverture. Il est du reste essentiel que les membres de l'équipe thérapeutique (médecins, thérapeutes et soignants) se comprennent et discutent ensemble afin d'éviter toute ambivalence, tout désaccord et toute ambiguïté.


Les patientes tirent du caractère de leur maladie la tendance à plonger dans l'embarras, avec un raffinement tout particulier, tous ceux qui se soucient de leur bien-être physique, de leur alimentation et de leur prise de poids et à déjouer leurs plans. Les thérapeutes débutants peuvent à peine s'imaginer les stratégies que mettent en oeuvre les patientes expérimentées pour déjouer leurs meilleures intentions et leurs programmes de prise de poids.


Dès lors que la prise de poids ne constitue pas le but principal du traitement, on sollicite beaucoup moins leurs ruses, leurs stratégies ainsi que ce type de comportement qui aggrave en fait les symptômes de la maladie.


Il faut également toujours veiller à intégrer les parents dans le processus psychothérapeutique. On attend d'eux certaines prises de conscience et des changements d'attitude parfois difficiles et douloureux. Lorsque les parents répugnent à adopter des points de vue qui les gênent et qu'ils ont des difficultés à intégrer à leurs conceptions de la vie, à leur geste éducatif et à leur vie quotidienne certains changements qui leur sont désagréables, le travail thérapeutique et le succès de la prise en charge sont souvent compromis.


D'un autre côté, il faut aussi veiller à mettre en place autour des patientes elles-mêmes un soutien psychothérapeutique intensif qui les aide dans leur processus de maturation et de développement.


Lors d'un traitement hospitalier, il ne saurait être davantage question d'accorder une importance essentielle à la prise de nourriture et au poids des malades comme il est d'usage dans les thérapies comportementales. Il s'agit plutôt, comme nous l'avons déjà évoqué, de susciter et de maintenir l'intérêt des malades pour le corps, la vie, le monde et leurs semblables.


La prise en charge anthroposophique propose d'une part des thérapies artistiques (elles font principalement appel aux techniques de l'aquarelle, à la musicothérapie et à l'eurythmie curative) et recourt d'autre part, selon l'âge des malades et leur maturité, à un travail psychothérapeutique au sens strict sous forme de groupes de paroles rassemblant des adolescents et de cercles de rencontres autour d'activités communes; elle préconise également des entretiens de soutien individuels, adaptés à chaque malade, entretiens non directifs, destinés à redonner du sens, de la confiance et de l'enthousiasme. Les médicaments anthroposophiques font toujours partie intégrante du dispositif à côté de certaines médications externes, en particulier des bains et des massages.


L'expérience montre que ni les très longues analyses ni les thérapies comportementales concentrées en quelques séances ne sont adaptées à ces êtres entravés dans leur développement psychique. Seule une thérapie qui s'adresse autant au corps qu'à l'âme et à l'esprit et qui débouche sur l'enthousiasme et l'intérêt actif pour le monde peut réunir l'âme avec le corps jusqu'à ce que commence à se réinstaller de soi-même un comportement alimentaire normal, qui n'exprime en fait rien d'autre qu'un rapport sain entre l'âme et le corps.


On peut tranquillement renoncer au décompte des calories ainsi qu'à la pesée (ce sont souvent les patientes qui forcent leur médecin à les peser le plus souvent possible). C'est effectivement au prix d'un travail thérapeutique énorme qu'on peut libérer les malades de leur polarisation obsessionnelle sur la nourriture et leur propre poids. La tolérance manifestée dès le début de la prise en charge et l'explication patiente de l'aspect « accessoire » du poids du corps et des comportements alimentaires constituent en ce sens d'importants facteurs de réussite.


Dans les entretiens individuels, il convient aussi de se garder de ne parler que de nourriture.


Aider ces malades à s'orienter dans leur vie, leur montrer comment mener une existence juste sur cette terre en utilisant notre corps comme un instrument de l'âme sont les enjeux thérapeutiques majeurs de la prise en charge.


Il est possible de venir complètement à bout d'une anorexie mentale et d'en guérir, mais cela peut parfois prendre des années. On constate cependant, surtout lors des prises en charge tardives ou insuffisantes, lorsque le manque de motivation des malades retarde trop la mise en place du traitement thérapeutique et que l'on est obligé d'attendre, que la maladie devient chronique : il ne sera guère possible de restaurer complètement le comportement alimentaire et de renflouer entièrement le corps amaigri et anorexique des malades, mais celles-ci pourront cependant poursuivre leur vie plus ou moins normalement.


La maladie peut également prendre une autre forme et présenter les tendances suivantes : la pathologie psychique s'aggrave et s'accompagne de symptômes dépressifs et / ou schizophrènes. On continue hélas à rencontrer encore des patientes anorexiques qui, au terme d'une maladie de plusieurs années, malgré des traitements nombreux mais toujours insuffisants ou sans succès, finissent par succomber des suites de cette pathologie qui s'attaque au corps et à l'âme.


Notre civilisation, c'est indéniable, propose principalement en direction des femmes un idéal de beauté largement répandu lié à la minceur. On a observé, au cours des dernières décennies, une importante augmentation des cas d'anorexie, que les Anglais appellent weight phobia, c'est-à-dire obsession du poids. Même si l'on a souvent mis en relation ces deux phénomènes, il me semble qu'il ne faut pas chercher la cause de cette pathologie dans l'idéal de minceur que diffusent les médias : l'anorexie plonge en effet ses racines dans des troubles du développement psychique et physique de la petite enfance.


Les hommes du Moyen Age et des débuts des temps modernes connaissaient déjà ce phénomène irrépressible du jeûne fanatique, ascétique et sacré auxquelles se soumettaient des jeunes femmes: elles finissaient par y succomber, par être exorcisées ou par être brûlées vives comme des sorcières.


Il est possible de voir dans ces femmes qui jeûnaient alors pour des raisons religieuses les anorexiques du Moyen Age. En examinant le phénomène avec le regard de l'historien des civilisations, on peut aussi penser que ces anorexiques du Moyen Âge représentaient un mouvement enraciné dans l'ascétisme religieux de l'époque qui s'opposait aux débauches sensuelles et aux plaisirs terrestres fortement répandus alors.


En ce sens, dans leur posture psychique et physique de refus, dans leur maigreur et leur immatérialité, dans leur manque d'intérêt et leur caractère asexué si peu terrestre, nos anorexiques modernes, à travers le déni de leur maturité et de leur existence, refusent une civilisation attachée aux sens et à la matière et orientée vers la terre.


Sous cet aspect, l'enjeu thérapeutique majeur consiste à enflammer leur intérêt pour le corps, la vie, les êtres humains et le monde.


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