Psychologie généralités

La psychologie intégrative


La psychologie est-elle une discipline unitaire ou est-il plus juste de parler de fragmentation ? Les débats sont parfois âpres entre psychologues universitaires.

L'UNITÉ DANS LA DIVERSITÉ

Une métaphore proposée par Gordon Bower semble particulièrement bien adaptée à ce propos. Comme d'autres disciplines scientifiques, la psychologie est un arbre en croissance, qui lance ses branches, puis des branchettes, au fur et à mesure que les connaissances se multiplient et s'affinent. Le chercheur en psychologie est comme un petit insecte qui se nourrit sur une feuille à l'extrémité d'une petite branche et qui communique aux autres insectes qui grignotent la même feuille. Mais surtout, il arrive que deux feuilles soient très proches alors qu'elles proviennent de branches différentes au départ. Par exemple, l'empathie est un domaine apparemment bien modeste dans le grand arbre de la psychologie, mais elle est aujourd'hui au coeur de multiples recherches en psychothérapie, psychologie cognitive, neurobiologie et primatologie.

En examinant attentivement de nombreuses conceptions synthétiques de la psychologie (qu'elles s'appellent théorie intégrative, unifiée, complexe, globale, holistique, multi-niveaux, à multiples composantes), j'ai constaté qu'il n'y a pas une conception de ce qu'est une approche globale, mais au moins cinq :

synthèse de multiples composantes (cognition, émotions, comportement, etc.) ;

synthèse de multiples niveaux (surtout les niveaux micro, meso et macro) ;

synthèse de théories déjà existantes (démarche particulièrement présente en psychothérapie) ;

approche globale d'un thème particulier (par exemple le leadership) ;

théorie spécifique perçue comme ayant une valeur globale et universelle.

Je vais développer ci-dessous ces différentes conceptions de l'intégrativité en psychologie, et conclurai par un modèle que j'ai moi-même élaboré en faisant la synthèse... des synthèses déjà existantes.

L'INTÉGRATIVITÉ COMME SYNTHÈSE DE MULTIPLES

COMPOSANTES

Plusieurs auteurs soulignent que l'être humain est composé de divers éléments qui agissent en interaction. Les quatre composantes qui sont les plus souvent mises en avant sont : la cognition, les relations interpersonnelles, les émotions et le comportement. Prenons trois exemples à titre d'illustrations.

La théorie sociocognitive d'Albert Bandura postule que le fonctionnement de l'être humain dépend des relations entre trois principales catégories de facteurs s'influençant réciproquement :

le comportement ;

les facteurs personnels internes (événements cognitifs, émotionnels et biolo­giques) ;

l'environnement.

une facette cognitive : le concept de soi (façon dont nous nous définissons) ;

une facette émotionnelle : l'estime de soi (façon dont nous nous évaluons) ;

une facette comportementale : la présentation de soi (façon dont nous nous présentons à autrui et à nous-mêmes).

Pour ma part, j'ai montré, dans un livre sur le sens de l'existence, que celui-ci provient de trois aspects de notre personne3 :

l'aspect cognitif (au sens large du terme) : nos convictions et valeurs ;

l'aspect relationnel : nos liens avec les membres de notre famille et avec nos amis,

l'aspect comportemental : notre engagement dans l'action, à titre professionnel ou autre.

L'INTÉGRATIVITÉ COMME SYNTHÈSE DE MULTIPLES NIVEAUX

Divers experts ont proposé des théories globales de l'être humain en termes de niveaux. Cette approche est surtout présente dans les travaux sur le développement de l'enfant, le fonctionnement des organisations et la santé publique.

Le modèle écologique de Bronfenbrenner

L'une des théories les plus souvent citées est celle d'Urie Bronfenbrenner (1917-2005), qu'il a initialement appelée modèle écologique' (dans ce sens que l'individu est inséré dans un environnement humain et matériel), puis rebaptisée, en la modifiant, sous le terme de modèle bio-écologique2.

C'est son intérêt pour le développement de l'enfant qui le conduit à élaborer ce modèle, à la fin des années 1970. Il était en effet déçu du caractère limité de nombreuses études sur l'enfant, la psychologie du développement étant essentiellement selon lui « la science du comportement étrange d'enfant dans des situations étranges avec des adultes étranges pendant des périodes de temps les plus brèves possibles », allusion ironique aux travaux menés à l'époque sur l' attachement.

Dans sa version initiale, ce modèle conçoit l'environnement social de l'être humain comme un ensemble de structures emboîtées, comme des poupées russes. Ainsi :

un microsystème est un système de relations entre la personne en développement et son environnement immédiat, comprenant cette personne (la maison, l'école, le lieu de travail, etc.) ;

un mésosystème est un système de microsystèmes, car il comporte les relations entre plusieurs environnements. Par exemple, le mésosystème d'un enfant peut être constitué des relations entretenues entre sa famille, l'école, les camarades, le centre de loisirs, etc. ;

un exosystème est une extension du mésosystème qui intègre d'autres structures sociales, formelles et informelles, par exemple, le voisinage, les médias, les services gouvernementaux, les transports, etc. ;

un macrosystème est une institution globale formelle (loi, système politique, économique, social, éducatif) ou informelle (culture) dont les systèmes précédents sont les manifestations concrètes.

Cette conceptualisation a été reprise par de nombreux chercheurs et praticiens, que ce soit dans le travail social auprès des familles, la psychologie communautaire, la psychothérapie et la prévention des troubles psychiques, l'enseignement scolaire, etc.

La nouvelle conception proposée par Bronfenbrenner en 1997, le modèle bio-écologique, vise à intégrer des changements significatifs. Il y accorde plus d'importance aux dispositions de la personne (d'où le suffixe bio) et à ses relations avec son environnement proche.

Le modèle biopsychosocial d'Engel

Un autre modèle multi-niveaux est le modèle biopsychosocial, dont la première formulation remonte à un article de 1977, publié par George Engel, professeur de psychiatrie à l'université de Rochester, à New York'. Il s'agit d'une approche systémique de la santé, de la maladie et des soins médicaux.

Selon Engel, le modèle biomédical classique, fondé sur la croyance en une séparation entre l'esprit et le corps, s'intéresse plus à la maladie qu'à la personne malade. Bien qu'il ait été très utile pour combattre les maladies infectieuses et développer les vaccins et les antibiotiques, il est cependant réductionniste, car il ne prend pas en compte les dimensions sociales, psychologiques et comportementales de la maladie.

Une enquête menée en 2004 a tenté de connaître l'impact de ce modèle dans l'univers médical en étudiant le contenu des publications scientifiques parues depuis lors2. Contrairement aux attentes de l'auteur, il n'y a pas eu de changement dans la conceptualisation de la santé dans les articles de recherche médicale. En revanche, les articles de recherche en soin infirmiers incluent plus fréquemment les facettes psychologiques et sociales dans leur définition de la santé. Ceci est probablement lié au fait que les infirmiers doivent faire face à la personne malade comme un tout et se sentent responsables de son bien-être général, tandis que les médecins se focalisent sur les symptômes et sur le traitement médical.

L'INTÉGRATIVITÉ COMME SYNTHÈSE DE THÉORIES

DÉJÀ EXISTANTES

Une autre conception de l'intégrativité consiste à réunir plusieurs théories déjà existantes. C'est une approche que l'on constate tout particulièrement dans l'univers des psychothérapies, les théories les plus souvent associées étant alors la psychanalyse, le cognitivisme et le comportementalisme. Ceci est souvent le résultat de sentiments d'insatisfaction éprouvés par des thérapeutes, en particulier psychanalystes, qui se tournent vers d'autres approches, à titre complémentaire. Les cliniciens qui adoptent une pratique plurielle (parfois également appelée « éclectique ») sont généralement plus âgés et plus expérimentés ; les thérapeutes plus jeunes ont plutôt tendance à adhérer à une orientation théorique exclusive. Il arrive d'ailleurs que certains psychothérapeutes utilisent telle et telle approche sans nécessairement adhérer pleinement à l'arrière-plan théorique qui la sous-tend3.

L'INTÉGRATIVITÉ COMME APPROCHE GLOBALE

D'UN THÈME PARTICULIER

Certains modèles, dits intégratifs, portent sur un thème bien spécifique (le leadership, le deuil, etc.). Leur perspective est donc réduite, mais leurs auteurs revendiquent leur caractère synthétique en raison du nombre parfois important de variables mises en jeu et de l'utilisation de boucles de rétroaction (causalités réciproques).

Citons, à titre d'exemple, la « théorie intégrative du leadership' » de Wofford (1 982) qui contient quarante-cinq variables, avec en bout de chaîne causale (suivie d'un feedback) la performance du collaborateur. Ou encore la « théorie unifiée du raisonnement humain » de Robert Sternberg qui considère le raisonnement comme l'application contrôlée de trois processus (l'encodage sélectif, la comparaison sélective, la combinaison sélective).

L'INTÉGRATIVITÉ COMME THÉORIE SPÉCIFIQUE

PERÇUE COMME UNIVERSELLE

Certains auteurs considèrent que leur approche théorique et/ou empirique est apte à englober l'ensemble des autres approches. Tour à tour, des psychanalystes, des comportementalistes, des cognitivistes, ou plus récemment des neurophysiologues ou encore des psychologues évolutionnistes ont affirmé que leur discipline était appelée à régner sur l'ensemble des connaissances psychologiques. Signalons, à titre d'exemple, ces deux citations : « Le cadre des neurosciences cognitives est capable de fournir un paradigme scientifique cohérent et unificateur pour la discipline de psychologie clinique3 » ; « L'appel de Scarr (1 995) à l'union de la génétique et de la psychologie évolutionniste peut se concrétiser. À ce moment, l'évolution deviendra la fondation de la psychologie. En effet, si cette union a lieu, la psychologie deviendra la psychologie évolutionniste4. »

Quelle que soit l'orientation théorique adoptée, ce genre d'attitude immodeste a plutôt pour effet de s'attirer les foudres des partisans d'autres courants théoriques...

L'INTÉGRATIVITÉ COMME SYNTHÈSE... DE SYNTHÈSES

En m'appuyant sur l'ensemble des données qui précèdent, j'ai élaboré le « modèle 6 D » (six dimensions fondamentales de l'être humain) qui associe l'approche par composantes (cognition, comportement, émotions, relations interpersonnelles) et l'approche par niveaux (micro de l'individu, meso des relations interpersonnelles, macro de la culture et des institutions). Il évite ainsi deux écueils opposés : la

présence de trop ou de trop peu de variables, tout en étant aisément compréhensible. Il se présente sous forme d'un hexagone dont chaque pointe représente une caractéristique humaine, entouré d'un cercle qui illustre l'environnement physique de l'être humain. Par ailleurs, il intègre le principe systémique de causalités multiples et réciproques : chaque pointe de l'hexagone a un certain impact sur chaque autre. Par exemple, la cognition influe sur la santé physique et réciproquement ; les émotions influent sur le comportement et réciproquement, etc. J'ai cependant évité d'intégrer des flèches dans la figure, pour des raisons de lisibilité.




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