Folie et pensée populaire


Pour la pensée populaire de la Haute Antiquité,

les perturbations d'idées et de comportement

sont liées au surnaturel.


Folie reçue


Proximité avec le divin : les dieux, pour empêcher certains humains prétentieux de s'élever au-dessus de l'état de mortel, attirent sur eux leur malédiction. Ils en perturbent le jugement par envoi d'un « trop » (hubris) : de suffisance, d'ivresse, de lubricité, d'arrogance, d'excès divers (on dirait aujourd'hui que le « trop » « monte à la tête », « fait sauter les plombs »…).


C'est pourquoi (à Athènes au quatrième siècle av. J.-C.), la folie devient signe de malédiction divine sur les déments avec lesquels on évite alors tout contact :


on leur lance des pierres pour qu'ils gardent leurs distances ;


on prend la précaution de cracher à leur passage ;


on interprète comme mauvais augure pour des événements sociaux une crise d'épilepsie.


Les dieux choisissent d'initier certains déments aux mystères surnaturels en les dotant de clairvoyance exceptionnelle : ils révèlent prophéties et intentions divines grâce à la mania, qui est une forme de savoir-pouvoir religieux, en communication avec les dieux grâce au culte.


Folie exploitée


La démence prophétique, encadrée par les institutions du commerce surnaturel, plonge dans le mystère, sert aux humains à « deviner » (proximité du divin) pour interpréter les souhaits divins, pour éclairer le passé, pour savoir ce qui se cache derrière le présent, ou pour connaître l'avenir, par pouvoir occulte.


Les consultations prophétiques et divinatoires, par culte ou occultes, sont d'abord réservées aux dirigeants, aux plus hauts dignitaires, mais progressivement elles élargissent leur clientèle : naissent des expériences « dionysiaques » (en référence au dieu Dionysos), sous forme de séances organisées de fureur/ivresse collective et contagieuse.


Naissance des méthodes cathartiques (purge) : les désordres des sens et des mentalités, sont recherchés pour se détendre et pour en savoir plus sur ce qui se cache derrière les apparences. Cette purge des oppressions de la vie ordonnée est à l'origine de la « thérapie cathartique » : ce qui cause la folie pouvant aussi la guérir, provoquer artificiellement du désordre mental doit pouvoir libérer du joug de trop d'ordre. Ce principe, au fondement de nombreux essais cathartiques se voulant (psycho-)thérapeutiques, jalonne désormais l'histoire de la folie.


De l'exaltation provoquée, Platon tire son analyse de la fureur poétique : le poète doit passer par un épisode dément, au cours duquel il est aux prises avec un langage et un mode de connaissance surnaturels, la contrée des Muses. Passée l'extase du dérèglement, revenu à la raison, il communique aux humains, par la poésie ainsi inspirée, l'expérience de son transport en domaine anormal.


Porosité entre génie et folie


L'image de fréquentation risquée des Muses, conjoignant avec la mystique ou la maladie (mais en évitant toutefois de sombrer dans l'aliénation) a nourri notre imaginaire occidental, selon lequel poète et artiste :


sont un tantinet fous ;


traversent des épisodes de folie ;


finissent par devenir aliénés (cf. romantisme et surréalisme en particulier).


Il y aurait du génial chez le fou et de la folie dans le génie.


La part folle intime


Les premières médecines gréco-latines et arabes ont conçu la manie, la mélancolie, le délire, l'épilepsie, en tant que « vésanies » (des détériorations naturelles de l'esprit).


Détérioration admise


Dans le fil des théories grecques de l'humeur, on sait par exemple depuis toujours que l'action maligne de la bile noire produit la mélancolie, que pour la corriger, on met au régime, on administre de la belladone, on fait prendre des bains, on prescrit de la gymnastique. On considère la colère en tant qu'ébullition du sang.


Détérioration redoutée


Les Romains, attachés à l'organisation, à l'ordre hiérarchique, aux répartitions rigoureuses des charges et des symboles, tiennent la démence pour dangereuse, car elle met en cause la fiabilité. Les pouvoirs publics la redoutent et en repoussent les expressions.


Prévention romaine


Pour protéger leur ordre social et se protéger personnellement du désordre, les Romains opèrent un clivage en enfermant la folie dans la sphère privée.


Selon eux, il existe au sein de chaque individu une part de démence, qu'il faut recouvrir par le secret et la pudeur, enfouir dans la profondeur intime (intime : émotion du dedans).


Invention du « fol aliéné »


Les penseurs moralistes d'obédience stoïcienne (Cicéron, Sénèque, Marc-Aurèle) se méfient des formes diverses de la folie et condamnent celle-ci.


Pour la tenir en respect, ils mettent en place ce qui sera pour des siècles le tableau psychologique de la personnalité occidentale :


toute personne est habitée par une folie intérieure, tenue secrète et normalement maîtrisée par la raison ;


mais il arrive que la folie s'externalise par le biais de l'« aliénation » (dépendance anormale à l'autre). Les Romains étudient ce lien aliénant.


Cette recherche aboutit à la naissance du follius, le « fou » proprement dit. Follius est un mot latin qui signifie « ballon, outre rempli(e) d'air » et est utilisé pour désigner le vide, par opposition à ce qui tient solidement et fonctionne conformément à l'ordre des choses naturelles (plein physique) et des choses symboliques (plein cognitif) : le fou est conçu tel que vide, il ne tient que par aliénation.


Le Moyen-Âge est nourri de cette conception : on attribuera parfois du pouvoir à ce « fol état ». Le « fol » devient intéressant en contrepoint de l'ordre établi pour deviser sur les affaires embrouillées. Il dit l'envers des choses, la part d'ombre des lumières, les choses cachées au pouvoir (cf. le « fou du Roi »).

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