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Contemplation

Psychologie des profondeurs


Alain Delaunay - Chercheur au collège international de philosophie - Encyclopedia Universalis


Pour la plupart des philosophes grecs, et essentiellement pour le courant de pensée qui relie le pythagorisme, Platon et le néoplatonisme, la contemplation (théôria, de Théa : déesse, et oraô : voir) désigne une attitude de connaissance qui permet à l’être humain de se libérer d’une condition commune d’esclavage du sensible, des désirs et des opinions, et d’atteindre ainsi la perfection de sa nature et l’autarcie qui en résulte. La contemplation serait à la fois connaissance suprême, maîtrise de soi, vision directe des réalités célestes et proximité ou contact avec le divin. Par là, la philosophie grecque est en accord avec la sagesse traditionnelle, telle qu’on la retrouve formulée dans toutes les grandes voies spirituelles.


Une telle conception de la contemplation — avec l’anthropologie et la théorie de la connaissance qu’elle sous-entend — est à l’opposé d’un certain aspect de la pensée moderne. Pour celle-ci, seule l’action est susceptible de permettre la libération de l’homme et, à la limite, la connaissance est elle-même une forme d’action. Elle se caractérise par la prééminence de la pensée opératoire et technique sur toute forme de théorie, suspectée d’être coupée de tout contact avec le réel. Seule la transformation du monde par l’action humaine serait susceptible de transformer l’être humain.


Or ce que ces modernes entendent par le terme action est cela même qui est condamné par la pensée traditionnelle. Les différentes voies de sagesse s’accordent pour critiquer cette action en la dénonçant comme agitation, aliénation, mensonge à soi, fuite devant le réel. Le retournement de la nature contre elle-même, qu’est l’action selon la pensée moderne, est dénoncé par la sagesse traditionnelle comme aveuglement et sommeil, inversion de l’ordre de la réalité humaine et de ses valeurs, dispersion dans l’illusion de la multiplicité. Bien loin de nous réaliser, la volonté d’agir sur le monde extérieur est perçue par la sagesse comme dépossession de soi, fruit d’une volonté de puissance laissée à elle-même. Elle n’est possible que par une absence de maîtrise de soi, qui nous fait nous identifier instant par instant au chaos des mouvements, des émotions, des motivations et des associations d’idées qui nous traversent en tout sens et qui laissent la pensée perdue au milieu du divers et de l’opinion.


Théôria ne désigne pas la pensée pure, mais la vision directe, sans médiation, de la réalité, vision résultant d’un long effort de maîtrise et d’accomplissement de soi. La sagesse traditionnelle la désigne comme éveil, lumière et vision. Il s’agit de transformer l’homme en l’amenant à la lente prise de conscience de cette puissance de dépossession de soi. La finalité de la contemplation est de libérer l’humain d’une « chute », d’une « calamité originelle » qui le condamne à vivre en dehors de soi, dans un ordre qui est un « monde à l’envers ». La catharsis philosophique consistera précisément à remettre à l’endroit la réalité humaine, puis à s’élever dans la connaissance de la réalité restaurée dans son orientation métaphysique originaire. Cette connaissance, traversant des niveaux de réalité de plus en plus englobants, reflète notre niveau d’être.


La contemplation est le moment de cette progression où l’être humain rejoint son centre. Elle ne constitue nullement un terme à la quête philosophique de la réalité, mais le passage décisif où s’opère une complète mutation de l’être et un abandon de la condition déchue, c’est-à-dire l’inconscience et la non-connaissance des principes premiers. Seulement alors, l’être humain est capable d’action. Car, après s’être purifié de l’emprise de cet inconscient qui l’habite et qui est opacité, il voit, par une illumination soudaine, la réalité en soi et pourra ainsi désormais référer tous ses actes à ce centre intelligible de soi. La contemplation réalise un intermédiaire nécessaire dans la « progression mystique » qui se scande en trois moments : 1o purification, représentant la vie humaine authentique ; 2o contemplation, correspondant à la vie « daïmonique » ; 3o enfin, la communion réalisant la vie divine en l’humain.


Les états de conscience contemplative correspondent à une série d’expériences supranoétiques, suggérées par des énigmes et des symboles (cf. Timée, 28 c). Plotin évoque l’état contemplatif comme « un contact ineffable et inintelligible, antérieur à la pensée » (Ennéades, V, 3-10). Selon pseudo-Denys, le contemplatif ne s’élève dans ces expériences qu’« autant qu’il peut recevoir la lumière » (Hiérarchie céleste, IV, 2). Cela revient à reconnaître que ce que nous connaissons nous le sommes. Le terme contemplation recouvre ainsi plusieurs niveaux d’ouverture de la conscience à la réalité. En ce sens, il ne s’agit pas d’un savoir, mais d’une attitude d’attention, d’une expérience de présence à soi de l’être, d’un éveil qui est suprême recueillement sur soi de l’intellect contemplatif. Cette présence est témoignée par la symbolique de la lumière et est évoquée comme une fusion où la lumière fait conjoindre le regard qui contemple et la réalité contemplée. La fusion du contemplant et du contemplé est fréquemment traduite à travers un symbolisme de la hiérogamie.


Théôria ne désigne pas la pensée pure, mais la vision directe, sans médiation, de la réalité, vision résultant d’un long effort de maîtrise et d’accomplissement de soi.

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