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Analyse du conte du malin petit tailleur des Frères Grimm


Le conte de fées, comme le rêve ou d'autres productions de l'imaginaire collectif, est considéré comme un message que nous pouvons décoder selon une lecture psychanalytique.


Les lignes qui suivent sont une analyse sur ce matériel symbolique particulièrement riche à partir des données de la psychologie des profondeurs de Carl Gustav JUNG.


« Nous savons aujourd'hui que le réel ne se laisse découvrir par la conscience humaine que lorsque celle-ci conjugue deux approches a priori antinomiques : celle du logos, de la raison, et celle du mythos, de l'histoire symbolique. Des histoires, il est vrai, parfois emplies de paradoxes, comme les aventures fabuleuses des héros grecs ou celles des contes de fées ». Luc Bigé, La lune noire, un vertige d’absolu, Éditions de Janus, 2004.


Un conte de fées développe l’histoire de processus qui s’opèrent au sein d’une psyché. Il raconte les mécanismes qui s’y produisent et qui ont pour objectif de mener étapes par étapes, à la découverte du Soi.


La psyché, pour Carl Gustav Jung (C.G. Jung), est l’ensemble de tous les processus conscients ou inconscients, et la possibilité pour tout un chacun de devenir un individu à part entière dépend de la bonne relation entre le conscient et l’inconscient.


C’est de cette relation conscient/inconscient qu’il va être question dans le conte du malin petit tailleur.


Pour C.G. Jung, la totalité psychique d’un individu est un lieu où les contraires s’unissent pour former une unité : le Soi. La découverte du Soi est la résultante d’un processus d’individuation qui se déroule tout au long d’une vie. Sur ce chemin d’individuation, l’être rencontre successivement des archétypes dont les fondamentaux sont : la persona, l’ombre, l’anima ou l’animus, la Grande Mère ou le Vieux Sage.


Certains de ces archétypes sont présents, comme nous allons le voir, dans le conte du petit tailleur. Le personnage, par lequel s’ouvre le conte, est une princesse, qui va suivre tout au long de son exploration, un processus d’individuation, par lequel elle va être amenée à accroître la conscience qu’elle a d’elle-même.


Elle va petit à petit intégrer les contenus archétypiques de son inconscient pour les amener à sa conscience. S’en suivra en ce sens un processus d’individuation au sens jungien du terme.


Elle commencera par projeter sur ses éventuels prétendants son Ombre, qui a la particularité de l’orgueil, puis abandonnera peu à peu sa persona, pour intégrer son animus comme résultat de la fusion de tous les éléments de sa nature.


Le conte du malin petit tailleur, comme nous allons le voir, raconte donc l’histoire d’une psyché féminine qui présente une problématique au niveau de l’animus.


Le compte du malin petit tailleur est introduit par un élément féminin. Il s'agit d'une princesse dont on nous dit que sa qualité principale est d'être terriblement orgueilleuse. C’est là visiblement son ombre qui se présentera plus tard, comme nous le verrons, sous les traits d’un ours.


En effet, être princesse est un statut royal et le fait d'être orgueilleuse n'est pas en adéquation avec un tel statut. Il se glisse là un premier élément qui donne le sentiment d'une fracture entre le statut royal de la princesse et son attitude intérieure.


Être princesse et orgueilleuse, cela ne va pas ensemble. Il y a là une forme de laideur, d’indignité.


On pressent dès lors, que l’énigme qu’elle pose à ses prétendants a pour origine cet orgueil, que cet orgueil est à la base de la question posée et à laquelle personne n’a à ce jour su répondre.


La réponse impossible à la question posée étant elle-même la résultante de cet orgueil. L’orgueil à partir duquel la question découle rend la réponse du prétendant impossible. Il pourrait s’agir de n’importe quelle question, la réponse serait toujours introuvable puisqu’elle tire sa source de l’orgueil lui-même. Et comme il est caché par un ours, la princesse n’en a encore nullement conscience ! C’est là son ombre, et c’est cette ombre qu’elle projette sur ses prétendants.


On se retrouve ici dans cette situation où quoi que l’on fasse, rien n’aboutira, car la source qui est la cause du non-aboutissement est encore inconsciente, les ressorts qui mènent à l’échec ne sont pas visibles à la conscience et la princesse n’a encore aucune prise sur eux. Elle n’a donc pas, dans un premier temps, la possibilité d’intervenir et de changer son propre comportement, lequel la conduit indubitablement à l’échec.


Cet état provoque un élan chez la princesse, qui décide d’apporter la chose en place publique, par l’annonce que quiconque résoudrait l’énigme se verrait devenir son époux. Elle n’a pas de critères de choix pour son futur époux, il peut s’agir de n’importe qui, à qui le voudrait dit-elle, l’essentiel est qu’il réussisse à résoudre l’énigme en répondant de manière correcte à la question.

 

Il s’agit ici pour elle de prendre contact avec son animus, car seul ce dernier pourrait, comme on le sait, lui donner des critères bien spécifiques pour le choix d’un partenaire, d’un chevalier, d’un époux. Il ne s’agit donc pas ici de trouver le chevalier de son cœur, mais de trouver le cœur qui lui permettra de faire le choix d’un chevalier ! Il ne peut donc s’agir que de la quête de l’animus. Ce qu’elle souhaite c’est d’épouser son propre cœur.


Il est dit qu’elle renvoie sous les quolibets tous ceux qui n’avaient pas répondu à sa question. En agissant de la sorte, elle se renvoie à elle-même et elle va devoir pour résoudre sa problématique affronter son ombre. C’est d’être dans une configuration qui ne trouve pas d’issue qui va la renvoyer face à elle-même.


L’annonce publique qu’elle fait marque un temps, un temps de changement. Mais il marque aussi un temps qui tend à dire que le temps a assez duré ! Il y eut pour finir nous dit-on — preuve que cela a assez duré et que le dénouement est proche — trois tailleurs qui se mirent sur les rangs.


Les deux tailleurs les plus âgés pensent pouvoir répondre à la question en se fiant aux acquis que leur métier leur avait enseignés. Ils avaient tant cousu, tant fait de points délicats et subtils dans l’exercice de leur profession que cette connaissance à elle seule devrait arriver à bout de l’énigme posée par la princesse.


On peut y voir ici la persona, dans la mesure où ces deux tailleurs s’identifient, non pas à eux-mêmes, c’est-à-dire à leur Moi, mais à leurs acquis professionnels comme seul support et possibilité pour répondre à la question. « J’ai des acquis professionnels solides et donc la question ne sera pas pour moi d’une grande difficulté ». C’est en ces termes que les deux tailleurs les plus âgés pensent pouvoir résoudre l’énigme.


« Chaque état, ou chaque profession possède sa propre persona qui les caractérise… Mais le danger, c'est que l'on s'identifie à sa persona, par exemple le professeur à son manuel ou le ténor à sa voix… »


Du cadet en revanche, on nous dit qu’il est un joyeux petit compère qui ne sait rien faire. Il compte, lui, exclusivement et habituellement sur sa chance sans laquelle il n’aurait jamais rien entrepris. Les deux plus âgés lui conseillèrent de rester à la maison, car avec le peu de science qu’il avait il ne pouvait pas viser trop haut : « Tu n’as pas de persona, que comptes-tu bien faire ? »


On peut ici y voir l’aveuglement de la persona de la part des plus âgés. En effet, ils ne reconnaissent aux cadets que des défauts qui découlent de l’absence de qualités qu’à eux-mêmes ils s’attribuent. C’est dans une certaine mesure égotique, narcissique, introversif.


Le langage populaire dirait qu’ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.


Le petit tailleur ne se laisse pas décourager et leur répondit qu’il s’était mis en tête d’y aller et qu’il saurait bien se débrouiller. Il nous est dit qu’il y alla avec autant d’assurance que si le monde entier eût été à lui.

 

Cela dépeint une qualité. Non pas celle de tout posséder, mais celle au contraire de ne rien posséder. Le monde n’était pas avec lui, mais comme si !


C’est une ouverture considérable au champ des possibles. Là où les deux aînés sont étriqués dans ce qui leur est le plus proche, le cadet est beaucoup plus libre, plus spontané.


Les trois tailleurs sont finalement présentés à la princesse comme de fins esprits à qui elle peut proposer son énigme.


Les deux tailleurs les plus âgés, comme dit plus haut, vont effectivement s’en tenir à leur persona dans la mesure où il tente de répondre avec ce qu’ils connaissent de leur métier pour le premier, et de ce qu’il sait de son père pour le deuxième.


Le cadet quant à lui va introduire une élévation qui montre qu’il agit à partir de son moi. Il ne parle plus de cheveux, mais de coiffe, laquelle coiffe est d’argent et d’or et que ce sont là les deux couleurs de la princesse.


Parenthèse sur laquelle je ne m’étendrai pas : d’argent et d’or et non pas d’or et d’argent. Ce qui a mon sens montre l’idée d’un manque de maturité, où si l’on préfère un besoin de grandir (de l’argent vers l’or).


La bonne réponse du petit tailleur interpelle le Moi de la princesse, il passe au travers de la barrière de la persona, il ne s’agit plus ici de couleur de cheveux, mais de couleur d’âme. Un glissement de sens s’opère au travers d’une métaphore.


Devant cette réponse la princesse blêmit, car c’est la bonne réponse, elle est touchée dans son cœur. « En retrouvant son cœur, elle dit… »


Le petit tailleur devrait donc épouser la princesse orgueilleuse comme elle l’avait promis.


Elle avait cependant, nous dit-on, l’assurance qu’aucun homme n’y parviendrait. L’ombre guette et une résistance va se produire, elle va apparaître sous la forme d’un ours qui se trouve en bas dans l’écurie. En bas ! Quelque chose qui est en bas n’est pas en haut et demande à être élevé.


Cette ombre, il incombe selon la demande de la princesse, que le petit tailleur s’en charge. Il va devoir passer la nuit avec l’ours. Pendant ce temps la princesse dormira, ce qui laisse à penser que la nuit passée entre l’ours et le petit tailleur va avoir lieu dans l’inconscient de la princesse.


Elle dit qu’à son réveil, c’est-à-dire au moment où elle reprendra conscience, qu’elle épousera le tailleur s’il est encore en vie. Mais personne n’est jamais revenu vivant d’une nuit passée avec l’ours. Elle ne craint donc pas que ce qui est en bas, lui arrive en haut, à la conscience ! à son réveil.


Le tailleur toujours confiant va être amené chez l’ours. « La fortune sourit aux audacieux et qui ne risque rien n’a rien ».


Dans cette rencontre avec l’ours, le petit tailleur va affronter l’ombre de la princesse. Il va petit à petit en venir à bout. Il va user d’un stratagème qui va aller de la douceur à la force en passant par la ruse, la séduction, l’intelligence.


Par le passage des amandes et des cailloux, il montre à l’ombre à quel point elle est inintelligente jusqu’à lui insuffler un sentiment de honte. « Avoir une si grande gueule et n’être pas capable de casser une amande ! Se moqua le petit tailleur. Tu peux voir quel pauvre type tu es ».


La résistance de l’ombre, sa force, celle qui tente de casser des cailloux va s’amoindrir. L’ombre va perdre de sa force. Elle constate qu’elle devient vaine, elle n’arrive pas à casser des cailloux !


Une fois perdues de la force et donc de la résistance, le petit tailleur va présenter un violon. Ce violon élève l’ombre à la musique, à la créativité, à la joie. L’ombre, séduite, porte soudainement un intérêt à la musique et les cailloux sont oubliés.


Cependant, l’ours a des griffes trop longues pour jouer du violon. C’est une chose naturelle pour un ours que d’avoir des griffes, d’autant que ça repousse et donc qu’il ne les perdra jamais, même si momentanément on les lui coupe pour jouer du violon. C’est que l’instinct animal, c’est animal !


Le petit tailleur enserre donc les instincts dans un étau. On ne change pas un ours, on ne change pas les instincts d’en bas.


La princesse se réveille avec un nouveau Moi, l’ombre a été maîtrisée. « Mais que pouvait-elle contre cela ? » Le processus c’est fait à son insue.


Le Roi, celui qui fait appliquer la loi divine sur la terre, fait venir un carrosse. Impossible de déroger à ce que dit le Roi. Voilà la princesse qui s’apprête à aller à l’église avec le petit tailleur pour la bénédiction nuptiale.


Mais l’ours est libéré par la persona représentée par les tailleurs les plus âgés. C’est difficile de commencer à vivre avec un nouveau Moi. On a la nostalgie des moments vécus avec la persona. Ce passage montre un temps d’adaptation pour la princesse. Elle se retourne un moment sur son ancienne vie. La difficulté à passer à la nouvelle est marquée par la libération de l’ours.


L’ours veut alors s’emparer du petit tailleur, comme elle le dit. « Oh ! s’écria-t-elle, l’ours est derrière nous : il veut s’emparer de toi ! »


Il y a là un conflit entre le tailleur qui représente le nouveau moi de la princesse avec lequel elle va s’unir et l’ombre. Le moi devenu plus fort rappelle à l’ours l’étau, c’est-à-dire l’orgueil qui empêchait la princesse d’être heureuse. Orgueil qui n’est dorénavant plus refoulé dans l’inconscient, mais qui est clairement visualisé par la conscience. La princesse choisie son nouveau moi et s’élève au-dessus de son ombre, elle a grandi.


C’est une nouvelle vie qui s’éveille, « Une vie sans souci et content comme un pinson au printemps », printemps qui symbolise le moment de l’année où la nature s’éveille, en analogie avec le moi de la princesse qui s’éveille.


Pour résumer : Un moi naissant représenté par un petit tailleur et ses qualités, va venir à bout de l’ombre d’une princesse de laquelle elle est prisonnière. La princesse va incorporer au travers de l’ombre les qualités du petit tailleur et par là même son moi naissant. Pour ce faire la princesse s’écartera de sa persona représentée par les tailleurs les plus âgés. Elle ouvrira la porte du moi, c’est-à-dire à l’endroit où son cœur est touché. Le moi viendra à bout de l’ombre tout en se construisant lui-même.


Tout est bien qui finit bien !



Pascal Patry

Praticien en psychothérapie

Psychanalyste





Bibliographie :


MARIE LOUISE VON FRANZ, La femme dans les contes de fées, Albin Michel, 1972.

MARIE LOUISE VON FRANZ, L’interprétation des contes de fées, Albin Michel, 2007.

J. ET W. GRIMM, Contes, Tome 1 et 2, Flammarion, 1994.

J. CHEVALIER & A. CHEERBRANT, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, 1982.

MARC GIRARD, Les contes de Grimm, Imago, 2011.

CAROLE SEDILLOT, ABC de la psychologie Jungienne, Grancher, 2005.



Thérapeutique

« Un conte de fées développe l’histoire de processus qui s’opèrent au sein d’une psyché »

« Le soir venu, notre petit tailleur fut amené chez l'ours, qui était tout à fait d'humeur à en finir au plus vite avec ce petit personnage en lui souhaitant une cordiale bienvenue à coups de griffes»


« Mais fais-moi voir un peu tes pattes !


Oh ! mais c’est bien trop long, ces griffes »

« Tu le vois, cet étau ?

Si tu ne t’en vas pas, tu vas t’y retrouver serré ! »

« Un conte raconte les mécanismes qui ont pour objectif de mener étapes par étapes, à la découverte du Soi »

« Le petit tailleur ne se laisse pas décourager et leur répondit qu’il s’était mis en tête d’y aller et qu’il saurait bien se débrouiller »

« La fortune sourit aux audacieux et qui ne risque rien n’a rien »

« L’ours veut alors s’emparer du petit tailleur, comme elle le dit :

« Oh ! s’écria-t-elle, l’ours est derrière nous : il veut s’emparer de toi ! »