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Le développement de la Logothérapie par Viktor Frankl permet une thérapeutique particulièrement adaptée aux personnes victimes de psychotraumatismes.


Philosophe et psychiatre, Viktor Frankl est né en 1905. Il est le représentant de « la troisième école viennoise de psychothérapie », après la psychanalyse de Sigmund Freud, et la psychologie individuelle d'Alfred Adler.


Viktor Frankl est le théoricien de l'Analyse existentielle et de la logothérapie, qui est une thérapie centrée sur le sens de la vie. Il est un rescapé des camps de concentration nazis. Il a développé à partir de ses observations [que l’on appelle la clinique dans le jargon de la psychologie], une approche psychodynamique particulièrement adaptée pour la compréhension et le traitement du psychotraumatisme. C’est cette approche fondamentale du traumatisme qui est au cœur de son œuvre.


Après avoir été traduit et introduit aux États-Unis dès la fin des années soixante, Viktor Frankl a exercé une influence sur la psychologie humaniste ainsi que sur les travaux de l'École de Palo Alto, fécondant ainsi nombre de conceptions liées aux thérapies relationnelles.


L'institut Viktor Frankl situé à Vienne, fédère l'ensemble des groupes de travail, associations et instituts de recherche et de formation qui se réclament de la logothérapie dans le monde.


La thérapie centrée sur le sens, mise au point par Viktor Frankl, est le versant clinique de sa philosophie : l'Existenzanalyse.


Pour aller à l'essentiel, sans perdre le lecteur dans la phénoménologie de l’esprit, disons qu’il s’agit avec la Logothérapie d’une attention particulière à la question de « la sensibilité » et de « l'être-au-monde ». La question de « l'être-au-monde » est pour Viktor Frankl plus importante que le fait d’être un être biologique, psychologique et vivant en société.


À propos de « l'être-au-monde », Viktor Frankl a tout particulièrement adressé des critiques à la psychanalyse freudienne, ainsi qu'à la psychiatrie, auxquelles il reproche leur « nihilisme ». L'attitude nihiliste consiste à définir l'être humain par la négative (« l'homme n'est que pulsions », ou « l'homme n'est que l'ensemble des processus organiques qui le constituent », etc.).


De plus, Viktor Frankl a repris au philosophe et sociologue allemand Max Scheler sa conception de l'être humain, qui ne se réduit pas à un corps et à un psychisme (entité psychosomatique), mais se caractérise par une spiritualité (ce que Viktor Frankl appelle aussi la dimension « noétique » de l’être). La spiritualité (ou le noétique) au sens où la définit Viktor Frankl se distingue par le fait de régler et de développer sa vie à partir d'un système de valeurs.


La dimension spirituelle de la personne s'atteste par son aptitude à se projeter au-delà de buts immédiats (l’auto-dépassement), ainsi que par sa capacité à prendre du recul par rapport aux situations dans lesquelles elle se trouve, et où elle est toujours amenée à faire des choix (l’auto-distanciation).


Pour qualifier ce processus d'autodétermination d’une personne, Viktor Frankl emploie le terme de « noodynamique » (du grec « noos », esprit), qui signifie littéralement : dynamique spirituelle. Ce que Viktor Frankl vise par cette qualification, c'est l'idée selon laquelle la motivation première de l'être humain consiste dans l'affirmation d'un principe de sens inconscient.


C'est par cette thèse forte que Viktor Frankl se sépare de Freud, mais aussi d'Alfred Adler et de Carl Gustav Jung. En effet, la quête du sens prime le « principe de plaisir » (Sigmund Freud), ou le « principe de compensation » (Alfred Adler), l'un et l'autre étant des expressions particulières du principe de sens. Contre Sigmund Freud encore, et contre Jung (théorie des archétypes), Viktor Frankl affirme que les aspirations culturelles et religieuses de l'humanité ne sauraient être dérivées des pulsions, elles ne sont pas le produit d'un processus de « sublimation ».


L'analyse existentielle s'entend alors comme une analyse, non pas de l'existence (ce qui est bien trop abstrait), mais comme une analyse à partir de l'existence.


C’est-à-dire, pour donner une image, que l’analyse existentielle va partir de la vie dans le germe et non pas de la fleur réalisée.


Elle se donne pour finalité explicite, de permettre à chacun de nous de reconnaître le sens de ses aspirations, dans une situation donnée et un contexte précis, en faisant appel à ses propres ressources pour parvenir à leur accomplissement. Pour Viktor Frankl, l'être humain est libre et responsable, en vertu de quoi, il est à même d’identifier la quête du sens qui l'anime.


Les principes de la logothérapie


Pour Viktor Frankl, le sens n'est pas donné, il se donne : à la fois « direction », « contenu », et « sensibilité ». Nous n'inventons pas entièrement les possibilités de donner un sens à notre vie : ces possibilités sont liées à autant de valeurs qui nous préexistent, puisqu'elles font partie de la culture. La part d'initiative de chacun(e) consiste à sélectionner certaines valeurs et à s'orienter dans le monde en fonction de ce choix. C'est pour ces raisons que Viktor Frankl insiste sur le fait que « les valeurs sont objectives ».


La mise à l'épreuve du principe de sens, avec ses conséquences individuelles, est d'abord un phénomène de société, lié à la crise de la culture, aux mutations générales des temps modernes, qui ont fini par avoir raison des cadres et des liens traditionnels. C'est dans ce contexte de « crise du sens » généralisée que les personnes sont susceptibles, de connaître l'épreuve du « vide existentiel », ou de la « frustration du principe de sens ».


De même que les différentes formes de la névrose hystérique constituaient le type même de la névrose dans la Vienne de Sigmund Freud, la névrose noogène représente pour notre époque, le paradigme même de la névrose collective.


Pour Viktor Frankl, la quête personnelle du sens est menacée par les deux formes contemporaines de la « massification », que sont le conformisme des sociétés consuméristes d'une part, et le totalitarisme des sociétés policières d'autre part.


Ces deux expressions adverses du principe de sens expliquent en grande partie l'apparition ainsi que la prolifération de nouvelles maladies de l’esprit [pathologie] : les différentes formes de dépression, d'addictions et de violences. À plus forte raison, ces pathologies qui pèsent d'un poids certain sur la santé publique, sont-elles décuplées dans une société traumatogène, où de plus en plus de sujets sont exposés à des événements de vie violents.


Dans le monde d’aujourd’hui, l'épreuve de la perte du sens, dans une situation post-traumatique, entraîne une désorganisation des personnes, qui affecte à la fois leur fonctionnement psychosomatique et psychosocial, mais qui se répercute aussi profondément sur le système de valeurs, et l'ensemble des représentations qui leur tiennent lieu de schéma de structuration existentiel, c'est-à-dire sur le plan noétique du projet de vie qui confère à chaque personne ses raisons de vivre.


C'est à ce niveau que la logothérapie s'avère d'une aide très précieuse. Mais rappelons d'emblée, avec Viktor Frankl, que la logothérapie constitue une thérapie complémentaire, qui n'entend, en tant que telle, nullement se substituer aux autres méthodes thérapeutiques, mais les enrichir de son point de vue et de ses priorités, sauf dans le cas où les personnes en demande présentent précisément un trouble d'origine noogène, c'est-à-dire une difficulté à vivre consécutive à un sentiment de « vide existentiel », sans que cela soit la conséquence d'un trauma au sens propre. À plus forte raison, son usage est-il recommandé dans les situations post-traumatiques sévères, où la personne-victime se trouve confrontée, en plus des troubles spécifiques, au psychotraumatisme, à des problèmes de définition ou de redéfinition pure et simple de son projet de vie.


Le processus thérapeutique


Il consiste dans tous les cas à développer les entretiens, en adaptant à chaque cas les « trois triades » distinctives de toute existence, qui sont au centre de la pensée de Viktor Frankl.


1. La prise en compte de la triade anthropologique consiste à aborder le patient, en le créditant des aptitudes fondamentales de tout existant : la liberté de la volonté (en vertu de laquelle la personne considérée est apte à formuler des choix), la volonté de sens (en vertu de laquelle elle est mue par une ou des motivations noétiques), le sens de sa vie, lequel consiste à se déterminer de façon responsable dans une situation donnée, compte tenu des possibilités qu’a la personne ;


2. La prise en compte de la triade existentielle recouvre les constantes d'épreuve que sont la culpabilité, la souffrance et la mort. Le vécu subjectif de ces invariants de la condition humaine se trouve aggravé dans les contextes traumatiques : la souffrance revêt des formes différentes, parfois cumulées ; la culpabilité recouvre le sentiment d'insuffisance ou d'impuissance des victimes ; elle est le plus souvent aggravée par des considérations morales (de l'ordre de la blessure narcissique, ou des exigences tyranniques du surmoi) ; la mort, quant à elle a été appréhendée comme une « limite » tangible, en vertu du ressenti d'une menace vitale. Le propre du vécu traumatique est justement de donner un contenu concret à ces termes.


3. La prise en compte de la triade noétique concerne la mise en œuvre, au cours du traitement, de ce que Viktor Frankl appelle les « orientations de sens ». L'onde de choc de l'impact du psychotraumatisme est de nature à « couper la vie en deux », entre un « avant » et un « après ».


Aussi le processus logothérapeutique consiste-t-il, au plus près des ressources du patient, à l'aider à se réapproprier des espaces de « reprise d'existence » et de « conduites sensées ». Viktor Frankl pose que c'est à partir des « orientations de sens » qu’une personne est susceptible de se réaffirmer de manière positive. Les « orientations de sens » désignent trois groupes de valeurs en fonction desquelles une personne est susceptible de réarticuler ou de redéployer un projet de vie. Viktor Frankl distingue respectivement :


(a) Les valeurs de création qui consistent à « apporter quelque chose au monde » en faisant œuvre, soit au sens artistique, soit au sens scientifique, soit en termes d'engagement au profit d'une cause, dans l'ordre du beau, du vrai, du bien ;


(b) Les valeurs d'expérience qui se traduisent par le fait « de prendre quelque chose au monde », en qualité d'usager de la culture, de la nature, ou dans le registre de la relation interpersonnelle : en cultivant une relation élective, en favorisant des formes de solidarité, etc.


(c) Les valeurs d'attitude, qui se traduisent, en face d'une situation qui ne peut pas être changée (obligation à laquelle on ne peut se soustraire, maladie incurable, imminence de la mort) à modifier positivement le rapport que nous entretenons avec cette situation. C'est dans ce registre de valeur que la confrontation de la personne avec les termes de la « triade tragique » (souffrance, culpabilité, mort) lui permet d'affirmer sa dignité de personne, capable d'actes spirituels (en l'occurrence, l'épreuve de la souffrance peut toujours revêtir, pour un être humain, une valeur transitive : souffrir, c'est souffrir « au nom de » ou « pour que »).


Pour Viktor Frankl, les valeurs d'attitude donnent à la personne la possibilité de « transformer une fatalité en victoire ». C'est notamment dans les situations extrêmes que ces valeurs constituent un recours ultime, y compris lorsque les moyens de la médecine s'avèrent vains. Viktor Frankl nomme ministère médical cet aspect de la logothérapie qui consiste à aider un sujet en souffrance à adopter une attitude positive face à une situation qu'il ne peut changer (deuil, maladie incurable, mort inéluctable).


Cette « orientation de sens », repose sur ce que Frankl a appelé la « modulation d'attitude » et le « positionnement ». Il s'agit là d'une reformulation, dans le cadre de la logothérapie, du premier principe de l'éthique stoïcienne - qui ouvre les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle - selon lequel à défaut de pouvoir changer une situation, la sagesse nous dicte de changer notre attitude en face de cette situation, afin de nous y adapter au mieux. Mais chez Viktor Frankl, le « positionnement » vise toujours à extraire un sens de la situation, y compris face au tragique.


L'utilisation conjointe des méthodes traditionnelles conjuguées à la Logothérapie montre que si le rétablissement du sens est une préoccupation qui demeure commune aux deux domaines, il ne s'agit pourtant pas des mêmes niveaux de sens : les psychothérapies les plus sophistiquées (thérapie par exposition en imagination, thérapies cognitives, psychothérapie psychodynamique, EMDR, hypnothérapie), y compris l'aide incontestable de la pharmacothérapie, s'avèrent des plus efficaces pour aider le sujet à retrouver un fonctionnement psychosocial.


Au-delà du recouvrement des « croyances fondamentales », la thérapie centrée sur le sens recherche, par le dialogue socratique, à faire renaître les possibilités d’accomplissements personnels. Sur cette base, la logothérapie amène la personne à se réapproprier les motifs de sa noodynamique (principe actif de sens), de sorte à de nouveau faire surgir devant elle un horizon de sens d'ordre existentiel.


Le logothérapeute ne s'adresse pas au psychisme (l'intelligence pratique, les affects), il s'adresse selon la philosophie de Viktor Frankl - à la dimension noétique (spirituelle) de la personne, capable d'agir sur le psychisme. À partir de ses propres concepts, la logothérapie est une clinique de la résilience.  


La thérapie centrée sur le sens de Viktor Frankl définit une anthropologie nouvelle, pour laquelle à la dimension somatique et psychique s'ajoute la dimension noétique (spirituelle). Selon cette conception, la principale source de motivations de l'existence consiste dans l'affirmation d'un principe de sens, c'est-à-dire de raisons de vivre.


La logothérapie s'appuie sur la noodynamique du sujet ; de ce point de vue, elle se définit comme complémentaire de l'approche psychodynamique. Cette clinique se donne pour principal objet la compréhension des névroses noogènes (consécutives à une frustration existentielle, ou à l'épreuve traumatique de la perte du sens).


Ses applications sont nombreuses, du conseil (logoanalyse) à la thérapie des traumas sévères. Fondés sur le dialogue socratique, ses principes peuvent être mis en oeuvre de manière individuelle, ou dans le contexte de stratégies thérapeutiques de groupe.


Le processus logothérapeutique repose principalement sur la clinique des orientations de sens, en vertu de laquelle, les êtres humains sont susceptibles de définir les termes de leurs projets de vie, en s'appuyant sur trois séries de valeurs noétiques : valeurs de création, valeurs d'expérience, valeurs d'attitude.


Il s'agit d'en appeler à la dimension noétique du sujet c'est-à-dire à l'importance de son système de valeurs, à son aptitude à se redéployer sur un horizon de sens existentiel, fait de réassurance, de solidarité et de valorisation de soi ; ce qui suppose qu'il fasse appel aussi bien au caractère structurant des valeurs auxquelles il pourrait adhérer, qu'à son aptitude inaliénable à faire des choix constructifs.


C'est pourquoi la logothérapie n'est pas, au sens strict, une psychothérapie.


Mais c'est pour cette même raison, que par sa différence spécifique, elle en constitue un complément indispensable.


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