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Cohabiter avec son Ombre et l’apprivoiser



Un étranger vêtu de noir qui me ressemblait comme un frère.

Alfred de Musset



Cette cohabitation n'est pas des plus simples mais elle est incontournable si l'on veut opérer la réconciliation des parties contraires et contradictoires qui nous investissent. Nous vivons et nous appartenons à un mode binaire où une chose n'existe et n'a de valeur que par l'expression de sa polarité opposée. Dire que l'on a chaud ne prend un véritable sens que parce que nous avons la connaissance de ce que signifie avoir froid.


La promiscuité permanente de l'ombre demande au moi courage et volonté, car la conscience doit se tenir éveillée tout en s'opposant aux résistances qu'elle va rencontrer et aux multiples projections auxquelles elle va se heurter.


Indéniablement, avoir peur de son ombre n'est pas une vaine définition. Elle prend tout son sens dans le travail analytique où sa rencontre est indispensable.


Le refoulement, mode de fonctionnement de l'ombre, est une instance qui agit sans discernement. Ce principe comprime et refrène toutes les tendances gênantes, dérangeantes et mauvaises. L'homme qui marche en plein soleil est toujours suivi ou poursuivi par son ombre… La conscientisation de celle-ci, au-delà des peurs et des angoisses suscitées offre une équation et une coopération nouvelles des opposés : conscient/inconscient. Cette tension bien que déstabilisante dans un premier temps oblige le moi, afin de se tenir psychologiquement en équilibre, à s'orienter et à tendre vers une unité par le moyen d'un troisième terme.


Apprendre à mieux se définir suppose donc l'identification de l'ombre. Il est particulièrement difficile de délier et de se délier des projections tapies dans l'ombre qui la nourrissent. Il est néanmoins plus facile de vaincre les complications en rapport avec elle que celles abordées dans une autre phase : anima-animus, plus aisé parce que les contenus de l'ombre sont liés d'une façon plus directe avec notre nature et par conséquent plus discernable. Ceux en relation avec l'anima et l'animus, étant beaucoup plus éloignés du champ de la conscience, sont plus inaccessibles.


De l'ombre sombre à l'ombre lumineuse…


L'observation de l'ombre et son étude débouchent, nous venons de le définir, sur la reconnaissance des apparences les plus obscures de la personnalité. Une fois débusqués ces aspects peuvent être mis en lumière, analysés, travaillés et transformés.


Cependant, il y a dans ce fatras de résidus instinctuels et émotionnels traumatisants des composants valables et de qualité : la sélection n'étant pas accomplie, le bon grain et l'ivraie subissent le même sort, se retrouvant enfermés dans le réservoir de l'inconscient devenant donc impossible à reconnaître.


Il est cependant très important de ne pas confiner l'ombre, loi des contraires oblige, dans une perspective uniquement néfaste car comme toute instance elle possède son alter ego. Quand elle est négative, elle représente la matière d'évolution et met en œuvre la loi des contraires qui tend à harmoniser ce qui s'oppose en l'unissant, même si cette conjonction des opposés ne s'atteint jamais pleinement et totalement. Pour exprimer l'ombre positive, voici toujours tiré de Aïon un texte de Jung :


Si l'on avait cru jusque-là que l'ombre humaine était la source de tout mal, on peut désormais découvrir, par un plus ample examen, que l'être humain inconscient, l'ombre, ne se compose pas seulement de tendances moralement répréhensibles, mais qu'elle dénote une série de qualités positives, à savoir d'instincts normaux, de réactions dirigées vers un but, de perceptions conformes à la réalité, d'impulsions créatrices et de bien d'autres choses encore.


Apprivoiser son ombre


En s'associant avec les profondeurs de l'inconscient, l'analyse jungienne se distingue des autres formes psychanalytiques en démontrant une organisation plurielle et différenciée des protagonistes, qui justement s'expriment dans ce monde inconscient. Face au moi, l'ombre, altérité tant crainte, se tient comme un révélateur absolu de l'inconnu en soi.


En abandonnant ses aspects idéaux et illusoires qui masquent sa réalité profonde et en utilisant son courage moral et sa volonté consciente d'évoluer, l'être humain s'engage dans son devenir et permet, à travers ces confrontations redoutées et leurs acceptations, les modifications indispensables à sa croissance psychique. Si cette mise en présence avec l'ombre se révèle particulièrement difficile c'est parce qu'elle se trouve étroitement liée aux mécanismes des projections inconscientes. Comme tout ce qui s'avère inconscient est transféré sur un objet, le désavantage sera imputé à l'autre puisque l'individu n'a pas conscience que l'obscur se trouve en lui-même. À ce sujet Carl Gustav Jung exprime :


Les projections transforment le monde en une réplique de notre visage inconnu. On ne peut pas prendre conscience de l'ombre sans fournir un effort moral considérable. Car pour ce faire il faudra admettre la présence et la réalité des aspects sombres de la personnalité… Ceux-ci sont de nature affective… L'émotion, soit dit en passant, n'est pas une activité de l'individu, c'est quelque chose qui lui arrive…


Si l'être sait utiliser son capital onirique ainsi que le support de l'imagination active, il devrait être en mesure d'éclairer les projections de l'ombre afin d'en effectuer le retrait.


Lorsque le Soleil se trouve à son zénith, si nous nous retournons nous nous apercevons que nous sommes suivis. Quoi que nous fassions notre ombre nous colle et nous ne pouvons nous en débarrasser. L'important est que la lumière nous permette distinctement de voir clair et de révéler l'étincelle intérieure, provenant de la part la plus ténébreuse de la psyché, qui illuminera la conscience.



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